Et Patrick aussi. C’est le verdict qui tombe dans les premiers instants du spectacle. Et comme la mort est inséparable de sa soeur jumelle, ledit spectacle s’intitule “La Vie”. Spectacle à l’esthétique surréaliste et crue, où les personnages comme les spectateurs sont présentés comme des âmes errant dans le Purgatoire. À chaque âme son numéro, distribué à l’entrée: à chaque époque son au-delà, le nôtre est nécessairement bureaucratique, doublé, parce que la mort est un voyage, des apparences d’une compagnie aérienne.

Le Purgatoire a son maître de cérémonie, fendant, distingué et impertinent. Il a son hôtesse fantasmable et fantasmant. Ses différentes âmes mortes de toutes sortes de façons. Parmi lesquels Patrick, qu’on suit à travers sa découverte de la mort. Le tout suffit à créer une trame pour lier ensemble les numéros. L’histoire est accrocheuse et bien interprétée. Même au coeur des performances, on n’oublie jamais les personnages derrière les performances, ils s’enrichissent les uns les autres. Et les performances sont impressionnantes. Équilibre (les jambes “cassées”), contorsion (en camisole de force), diabolo, main à main doublé de tango, tissus (pour s’évader), trapèze, chaînes, clins d’oeils divers, et j’en oublie. Émerveillant.

C’est un Purgatoire montréalais, il est bilingue. On passe d’une langue à l’autre selon les numéros, avec un passage en espagnol pour un passage aux saveurs de flamenco (j’ai été l’un des seuls à rire des blagues de ce passage).

Ce n’est pas un Purgatoire pour enfants. Il est cru: il est sexe, mort violente, folie. Il est aussi très drôle, mais c’est définitivement un humour adulte.

Et comme la mort, il est très accessible pour tous les publics*.

La Vie, des 7 doigts de la main, est probablement le meilleur spectacle de cirque que j’aie vu.

Délectez-vous, c’est vivifiant.

Teaser

*sauf pour les enfants et les Conservateurs. Eux ils peuvent mourir, mais on les amène ailleurs.

Après la fin du chapitre 1 il y a deux semaines, je vous ai laissés sans l’extrait hebdomadaire la semaine dernière. Je prends quelques heures aujourd’hui pour bosser dessus et le premier extrait du chapitre 2 sera publié demain.

Je profite du répis pour mettre ici un rappel: si vous voulez le lire mais que vous ne connaissez pas le mot de passe, vous pouvez me contacter et me laisser votre adresse courriel. Je répondrai soit pour vous donner le mot de passe, soit pour vous répondre gentiment que ce sera pour plus tard.

Pour les autres, je me doute que certains, comme quelqu’un me l’a dit dernièrement, on arrêté de lire les Abysses et l’Abîme parce que c’est frustrant de n’avoir qu’un extrait à la fois (la mentalité de feuilleton se perds…), donc je prends le temps de signaler et souligner la fin du chapitre 1. Je procède comme ça parce qu’il est pratique d’avoir des commentaires au fur et à mesure. Donc j’insiste: laissez des commentaires. Même s’ils ne sont pas constructifs. N’importe quoi, ce qui vous passe par la tête, ne serait-ce que pour signaler votre présence. Un petit “J’ai lu.” ou un “je vais attendre plus tard”, c’est toujours mieux que rien.

J’hésite à classer ce livre dans mes chroniques historiques, puisque son sujet est avant tout actuel. Mais Élie Barnavi est un historien de formation, spécialiste des guerres de religion françaises, et son expertise historienne l’éclaire dans la démarche qu’il suit tout au long des Religions meurtrières. Mais son expertise va bien au-delà de celle d’un historien: il a également été ambassadeur d’Israël en France. Les deux combinés, ça donne un résultat intéressant.

Voilà en effet un livre qui nous change des jugements péremptoires, de la basse politique, de l’étalement de préjugés couvert de références mal appréciées, bref des discours prémâchés à tendances extrémistes que j’ai trop souvent lu sur l’islam et l’islamisme.

L’auteur n’est pourtant pas tendre du tout envers ce dernier. Sa dernière thèse est que «le combat contre le fondamentalisme révolutionnaire musulman est la grande affaire du XXIe siècle », c’est dire si c’est en réalité l’objet principal de son livre.

Ce pamphlet bien mûri se présente sous la forme d’un petit livre jaune de 170 pages (ou 138, selon l’édition). Le style est franc, concis, brutal mais ne s’interdit pas l’humour à l’occasion, sans jamais y verser à l’excès. L’auteur s’y adresse directement à son lecteur, ce qui peut être une source d’irritation si, comme moi, on ne se reconnaît pas dans le lecteur type que Barnavi semble avoir en tête, “Européen perplexe”, dérangé dans son confort par l’irruption du terrorisme dans l’actualité et ne sachant par où commencer pour comprendre cette réalité qui lui échappe. Cette irritation si elle survient n’est qu’un léger détail par-dessus lequel on passe aisément. Le ton est donné pour une progression aussi mesurée qu’implacable, faite à coup de thèses successives. En fait, le style a une qualité qu’on retrouve rarement dans les essais et plus souvent dans la fiction: du rythme.

Résumons le tout. Les deux premières thèses s’intéressent au caractère de la religion: mot-valise, la religion recouvre des réalités différentes selon les cultures, et elles sont toutes, sans exception, nécessairement politiques. Puis on affine l’analyse, on se rapproche de ce qui nous intéresse vraiment: la troisième thèse explique ce qu’est le fondamentalisme (Érasme était-il un fondamentaliste?), la quatrième ce qu’est le fondamentalisme révolutionnaire. Ainsi sont posées, en des termes claires et accessibles, des concepts nécessaires, autant d’échelons à l’échelle. Puis on se rapproche du coeur du problème: “les religions révélées connaissent plus que d’autres la tentation du fondamentalisme révolutionaire” (cinquième thèse), parce qu’elles sont accompagnées de textes auxquels on peut faire dire n’importe quoi. Puis on interroge l’histoire pour comprendre le présent, écartant les fondamentalismes chrétien (parti battu – sixième thèse) et juif (épanoui grâce à l’État, puis maté par lui). On en arrive à une conclusion très pragmatique: «L’islamisme est aujourd’hui la forme la plus nocive du fondamentalisme révolutionnaire » (huitième thèse). De cette conclusion de l’analyse, on passe à une dernière thèse qui a des apparences d’un appel à la mobilisation: «Le combat contre le fondamentalisme révolutionnaire musulman est la grande affaire du XXIe siècle. » Barnavi l’avoue avec une franchise qui l’honore: il n’y a pas de solution simple au problème. Mais le premier pas est de prendre conscience qu’une “grande affaire” se pointe à l’horizon.

J’ai déjà parlé des qualités de style, voyons les qualités de contenu. Barnavi évite la plupart, voire tous les pièges dans lesquels les militants anti-islam tombent presque systématiquement. Il ne fait pas abstraction de l’histoire mais l’intègre à sa pensée. Il ne pratique pas l’amalgame simpliste de l’islam et de l’islamisme. Il ne cite pas pompeusement le Coran pour diaboliser l’islam, sachant bien que l’islam peut être bien des choses. Il n’essaie pas d’idéaliser les autres religions contre l’islam. Il peut ainsi appeler à un “combat” qu’on pourra peut-être mener sans tomber dans les excès.

Alors, c’est du tout bon? Presque. Rien n’est parfait, on le sait et quelques réserves viennent à l’esprit. Quand il analyse les racines de la laïcité occidentale (thèse 6), j’ai quelques doutes. Sa nostalgie très française d’une “religion civile” me laisse de glace (conclusion). Les pistes de solutions qu’il suggère, notamment sur le plan militaire, un sein de sa neuvième thèse, ont beau être raisonnables, elles sont aussi discutables (mais pas forcément fausses).

Mes regrets portent surtout sur sa conclusion «contre le “dialogue des civilisations”», simplement parce que les arguments qu’il avance contre le dialogue de civilisations sont très communs et tombent, me semble-t-il dans toutes les erreurs communes à propos de ce concept, ce qui est vraiment dommage de la part d’un auteur qui dans les quelques 150 pages précédentes s’était montré habile à esquiver les pièges de la pensée ordinaire. Il souligne l’absence d’interlocuteurs, l’impossibilité de faire représenter les civilisations par des personnes qui mèneraient le dialogue. Soit. Sauf qu’il m’a toujours semblé que le dialogue de civilisation devait être pris dans un sens métaphorique. Il n’y a pas besoin de représentants: la simple fréquentation le génère d’elle-même. La seule intervention qu’il nécessite, me semble-t-il, est de lui laisser le temps de faire son oeuvre.

Mais lisez-le si ces questions vous intéressent. C’est non seulement un petit livre très éclairant, c’est aussi une bonne base pour que vous reveniez en discuter ici.

Léger coup de gueule d’un gars incompétent en informatique. Mon actuelle plate-forme est nettement mieux que celle que j’avais sur 20six, c’est clair. Je n’ai qu’un regret: l’absence de statistiques de fréquentations. Ce n’est pas que ce soit impossible à avoir sur wordpress, simplement la version fournie sur québecblogue n’inclut pas par défaut cette fonction, il faut donc l’installer. Sauf que pour l’installer, je galère. Je pense que j’aurais dû m’inscrire directement sur wordpress plutôt que de m’installer ici, j’ai l’impression (sans être sûr) que c’est québecblogue qui me complique la vie. Mais si j’arrive à solucionner le problème, là je pourrai installer non seulement les stats, mais plein de bidules sympatiques de la même façon. Si je n’y arrive pas, faudra que j’envisage de déménager, parce qu’à la longue, ça me tombe sur le système d’écrire dans le noir.

J’ai lu récemment, dans l’Itinéraire, un article sur les 7 doigts de la main, sans doute la troupe la plus dynamique (en tout cas la plus en vue) de la nouvelle vague de cirque québécois. À la fin de l’article, un des membres mentionnait les ateliers que la troupe donne, partout où elle passe, pour les enfants en difficulté. Ça m’a sonné une cloche. Il me semblait avoir déjà vu quelque chose de semblable. Petite recherche sur google et ça se confirme: c’est également dans la politique du Cirque du Soleil, qui se sert des arts du cirque pour promouvoir, via des ateliers, la confiance en soi des enfants défavorisés, la tolérance entre cultures et classes sociales, la prévention du décrochage scolaire et ce, un peu partout dans le monde. Par curiosité, j’ai googlé une recherche supplémentaire pour voir si le Cirque Éloize faisait quelque chose de semblable. Je découvre donc que, via sa fondation et notamment sa collaboration avec ArtCirq, ce cirque est également engagé dans la communauté, en particulier dans l’utilisation du cirque pour la prévention du suicide chez les jeunes inuits. Et que dire de la Tohu (ou plus généralement la Cité des Arts du Cirque, constituée de la Tohu, du Cirque du Soleil et de l’École nationale de cirque), bâtiment écologique revitalisant le quartier Saint-Michel et organisme très engagé dans sa communauté?

Je me demande si c’est une tradition propre au cirque québécois, cet engagement communautaire, ou si on trouve l’équivalent ailleurs. Les 7 doigts de la main collaborent avec le Cirko De Mente du Mexique, par exemple, mais à quel point et dans quel mesure sont-ils à l’origine de l’initiative? Je me sens trop paresseux pour poursuivre l’enquête aujourd’hui, je vous laisse donc sur cette méditation.

Je ne devrais peut-être pas classer une critique de Religulous (v.o. de Relidicule) dans la section “fiction” de mon blog, puisqu’il s’agit d’un documentaire. Mais les religions ne sont-elles pas des fictions? C’est du moins l’une des thèses évidentes de ce film.

On va voir Religulous comme on va à la messe: pour se rassurer, pour entendre ses propres idées et s’en rassasier, entendre son catéchisme et repartir avec le sentiment de n’être pas seul. C’est un rassemblement de tous ceux qui en ont marre de la religion et de la place qu’elle occupe dans nos vis avec l’impolitesse de celle qui s’impose sans avoir été invitée. J’y suis moi-même allé parce que, même si je défends souvent les croyants contre les abus de ce que je considère comme un “intégrisme athée” (quoi qu’ils soient finalement bien gentils et pacifiques, mais nous reviendront peut-être une autre fois sur les reproches que je peux faire aux militants athées), même si je préfère, par rationalisme, me dire agnostique plutôt qu’athée, je reste fondamentalement un incroyant et il est bon parfois de se retrouver avec soi-même et de rire un bon coup de la religion.

C’est que c’est drôle, très drôle. Un challenge pour mon anglais, par contre, plus habitué à lire qu’à écouter, et peu habile à jongler avec la diversité des accents. De sorte qu’il me fut parfois frustrant d’entendre la salle éclater de rire sans très bien comprendre pourquoi.Vivement que j’aille le voir avec les sous-titres. Mais souvent je participais au rire. Ah, le rire! il avait dans le cinéma la douce sonorité d’une communion de l’auditoire avec Bill Maher.

On aborde les “miracles” les plus insignifiants, l’exploitation des pauvres hères par les gourous, la bêtise de politiciens croyants (mais incultes), la haine des homosexuels (”je ne les hais pas” dit une dame, “Dieu les hait.”), le créationnisme (avec un merveilleux musée qui présente des tricératops sellés), les nouvelles religions (dont l’Église de la marijuana), le jihad évidemment, et l’apocalypse. L’essentiel du film s’attaque aux chrétiens américains, et une part substentielle à l’islam; normal, puisqu’on a là les deux principaux sujets de préoccupation de l’heure. La plupart du temps, les intervenants se plantent eux-mêmes en beauté: c’est particulièrement facile lorsque l’auditoire est essentiellement composé d’athées.

Et la réflexion? pas grand-chose de neuf, mais un louable accent mis sur la promotion du doute. Je suis à fond Bill Maher sur ce chemin: le doute salvateur. La fin du film fait un retour sur cette notion, annonçant (pompeusement) que seul le doute peut sauver l’humanité. Quand on sait que l’être humain a désormais la puissance nécessaire pour s’autoannihiler et que cette puissance n’est souvent pas très loin de la portée de gens qui non seulement croient l’apocalypse imminent, non seulement n’en ont pas peur, mais en plus l’appellent parfois de leurs voeux, on a vraiment peur. Et pourtant Bill Maher ne pense pas que son film aura un quelconque impact politique. C’est peut-être pour ça que l’accent est davantage mis sur le comique que sur la réflexion. N’empêche, c’est rassérénant de savoir qu’il existe encore des athées impertinents.

EDIT: Je viens d’aller le voir avec les sous-titres français. Mon opinion ne change pas beaucoup, j’ai simplement mieux compris ce que je devinais déjà. Mais je tiens à souligner, à propos de la fin, un élément important oublié dans la première rédaction de cet article, et qui vaut la peine: un appel à la mobilisation des athées, anti-religieux et modérés, lancé contre la bêtise et l’irrationalisme. Affirmez-vous, dit Bill Maher, sinon vous serez les comlices passifs d’une guerre religieuse à venir. Ce qui d’ailleurs me fait penser à l’éditorial de Mario Roy de ce matin, sur les musulmans modérés. M. Roy nous dit qu’on se plaint de ne pas entendre les musulmans modérés depuis le 11 septembre, mais que quand ils s’expriment on ne les écoute pas; sauf que son exemple n’est pas pertinent. Les intellectuels, les activistes qu’il cite, on les connaît déjà. Ce ne sont pas eux qu’on veut entendre, mais les musulmans ordinaires. On attend qu’une manifestation musulmane contre le terrorisme rassemble nos communautés locales. Modérés, manifestez-vous.

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J’avais promis un ultime article sur Point de Bascule avant de faire une synthèse de mes pensées du moment concernant ce site et le mouvement qui l’anime. Je vais encore les inviter à venir présenter leur point de vue ici, même si la dernière fois, ce ne fut pas un franc succès. Mais chacun a droit à une seconde chance. Et comme je crois en la liberté d’expression…

Au départ, mon intention était de discuter du concept d’islamophobie tel qu’on peut le voir défini par Point de Bascule. Et puis, en triant les textes qui traitaient du sujet, je me suis rendu compte que l’un d’eux attirait particulièrement mon attention: il s’intitule “Comment répondre à un musulman argumentatif“. Plus concis et percutant que les principaux textes sur l’islamophobie de Point de Bascule (ici et ici, ils ont cet avantage par contre d’être accompagné de bonnes caricatures, surtout le premier), il en recoupait l’essentiel des arguments en plus de traiter d’autres sujets. J’ai donc décidé de changer un peu mon sujet pour me concentrer sur ce texte et de traiter principalement de trois des quatre points qu’il aborde: contextualisation, essentialisme et islamophobie.

Mais mon texte rédigé, je n’étais pas tout à fait satisfait de mon approche. Je discutais des arguments, mais je passais à côté de quelque chose, soit l’intention du texte. Je suis assez ambivalant à l’égard de celle-ci. L’article se présente comme des arguments offerts à quiconque devrait argumenter face à un musulman. J’ai du respect pour cette approche qui mise sur l’autodéfense intellectuelle. Même lorsqu’on emploie des arguments de pure mauvaise foi, il me semble nécessaire de se défendre, de protéger sa pensée contre l’intrusion que peuvent constituer les arguments d’autrui, et ce jusqu’à ce qu’on quitte la mise sous pression que constitue un débat pour se réfugier dans la quiétude de la méditation avec soi-même. Les arguments offerts sont donc les bienvenus et ne vous gênez pas pour les employer si nécessaire, mais il me semble impératif de savoir en quoi ils constituent de la mauvaise foi. D’un autre côté, je me demande si l’objectif du texte est vraiment d’offrir des outils d’autodéfense intellectuelle ou si, sous prétexte de les discuter, l’objectif n’est pas de convaincre en réalité le lecteur occidental de la vérité des contre-arguments, ce à quoi je ne peux pas souscrire. L’autre problème que me pose cette approche, c’est qu’elle est axée sur la discussion par mot-clés, chose que je trouve extrêmement désagréable, car les gens qui discutent ainsi se délestent de toute écoute. Bref, ils ne discutent plus et engagent chacun dans le dialogue de sourd.

Comment traiter de ce texte, donc? L’approche que j’ai finalement choisie est d’une part, en adoptant une démarche similaire, qui est de proposer les arguments pour se défendre. Se défendre tant contre le “musulman argumentatif” que contre “l’islamovigilant argumentatif” qui tendent à se rejoindre dans l’agressivité verbale. Mais aussi proposer des voies pour lancer la conversation plus avant si vous jugez que l’interlocuteur en vaut la peine. Je recommande évidemment d’aller le lire en parallèle avec mon texte, ce qui au reste me permet d’éviter de le citer continuellement. La faiblesse de cette approche est que je dois renoncer, en partie pour éviter à mon texte de gongler encore davantage, à remettre en question certains éléments douteux de l’article en question. Mais l’avantage est de maintenir un ton plus positif.

Le premier mot-clé dont discute Stoenescu est celui de contextualisation. L’argument contraire qu’il propose est que, loin de sortir les versets de leurs contexte, les islamistes contextualisent sans cesse. Il va plus loin en proposant (et là ce n’est plus au “musulman argumentatif” qu’il parle, mais à son lecteur) que la contextualisation serait justement la maladie de l’Islam, qui empêcherait l’émergence d’un islam modéré. L’argument paraît fort, mais il faut être conscient que ce qui nous est proposé ici, c’est de jouer sur les mots. Car il y a “contexte textuel” (voire “contexte intertextuel”, lorsque le contexte du Coran est fourni par cet autre texte qu’est le corpus de hadiths) et “contexte historique”. Les islamistes contextualisent dans le sens où ils cherchent des similarités entre les paroles du Coran et la situation décrite par les Hadiths et la situation qu’ils vivent eux-mêmes. Ils ne contextualisent pas dans la mesure où ils ne font pas de réflexion historique pour faire ressortir le sens de certaines prescriptions, par exemple sur les femmes et sur les prescriptions alimentaires. Ils négligent le fait qu’avec la disparition du contexte historique qui a entraîné la prescription, cette dernière peut légitimement disparaître. Ainsi donc, on peut répondre à nos amis de PdB que la contextualisation historique est bel et bien une méthode pertinente pour faire évoluer l’islam. On peut aussi relancer le musulman dans cette direction.

Le problème véritable résulterait donc dans le monde musulman dans une perception non-évolutive du monde en général et de la religion en particulier. Le monde occidental a connu une période pendant laquelle sa perception était également non-évolutive (1). L’un a changé, l’autre le peut également (d’autant plus qu’ils sont en contact l’un avec l’autre).

Le second mot-clé qui va nous occuper est celui d’essentialisme. Passons sur l’évocation du stratagème de Schopenhauer, superficielle. Si l’essentialisme consiste à enfermer l’homme dans une nature fixe le condamnant à toujours répéter les mêmes gestes, le contre-argument de Stoenescu est de dire que les religions sont des doctrines/idéologies et qu’elles ont par conséquent, contrairement à l’homme, une nature fixe. Vraiment? L’étude de l’histoire pose de très sérieux doutes sur une telle affirmation. Autre réserve: peut-on réellement assimiler religion, doctrine et idéologie? L’islam est une religion, mais cette religion est traversée par de nombreuses idéologies diverses, et constituées de plusieurs doctrines qui ne sont pas toujours cohérentes entre elles. Les religions forment une système dynamique, et par conséquent changeant… mais cela s’applique principalement pour quelqu’un qui étudie la religion de l’extérieur. Ce qui vient nous fournir un argument différent contre le “musulman argumentatif” que celui de Stoenescu: car en effet, l’accusation d’essentialiser une religion (donc de lui attribuer une nature fixe) est très curieuse dans la bouche d’un croyant: ne croit-il pas en une Vérité absolue et immuable? n’est-ce pas le croyant, alors, qui attribue une nature fixe à sa religion, qui l’ “essentialise”? Notez que c’est valable pour n’importe quel croyant, j’ai pu observer des cas très concrets chez les chrétiens et les hindous. On peut donc respectueusement lui demander comment il concilie le fait de réprouver d’essentialiser l’islam avec sa croyance. (Cela ne me paraît pas impossible, mais je vais passer à côté, ce n’est déjà plus le sujet).

On peut aussi se demander si Stoenescu n’essaie pas ici aussi de jouer sur les mots. Il est bien possible que l’intention réelle soit de vous accuser (à tort ou à raison dépendamment ce que vous avez dit, mais on supposera que c’est à tort) d’assimiler le comportement d’un individu comme étant la conséquence logique de son adhésion à l’islam, sans tenir compte du fait que celui-ci offre une espace de liberté suffisant pour adopter un spectre de comportements très diversifié, ce qui est une accusation beaucoup plus fréquente (et d’ailleurs souvent pertinente, vu l’agressivité de la polémique à laquelle les musulmans sont souvent exposés) que l’essentialisme très abstrait qu’on nous décrit ici. Auquel cas la réponse de notre auteur jettera peut-être la poudre aux yeux, mais ne répondra pas à l’accusation réelle. La réponse appropriée serait plutôt de souligner la distinction entre un effet mécanique et un effet possible.

Nous ne parlerons pas ici de la diffamation parce que Stoenescu l’aborde dans un sens strictement juridique. Il a donc raison de dire qu’on ne peut pas être poursuivi pour “diffamer l’islam”. Ce dont certains profitent honteusement pour répandre des fausses croyances.

Passons donc directement à la fameuse islamophobie. Un musulman réformateur référencé par Point de Bascule, Pascal Hilout, tape dans le mille en qualifiant le terme d’ambiguë. Le problème sur PdB même, c’est que les principaux articles sur le sujet vont beaucoup plus loin que l’ambiguïté. Ils en font carrément une arme haineuse anti-occidentale, ce qui est aberrant. Pour Stoenescu, c’est un terme forgé par Khomeiny. Peut-être. Mais outre le fait que leur article sur la taqiyya m’a convaincu qu’aucune information fournie sur PdB devait être acceptée sans de très sérieuses vérifications, ici, ça n’a pas d’importance. Entendez-moi bien: L’ORIGINE DU MOT, ON S’EN CONTREFICHE!!! Un mot vit indépendamment de son inventeur ou de son étymologie. C’est a fortiori vrai pour un néologisme tel que “islamophobie”. Ce qui compte, c’est l’usage qu’on en fait.

À titre de comparaison, quand il s’agit des Juifs, on est sacrément gâtés question langage: on a “antijudaïsme” qui se réfère à la religion, “antisémitisme” qui est raciste, “antisioniste” qui s’oppose à l’idéologie sioniste ou à l’occasion à l’État israélien. Vive la clarté! LÀ on peut se permettre de pinailler sur le sens des mots. Mais voilà. On n’a malheureusement pas tout ce luxe pour l’islam et les musulmans: seul le mot “islamophobie” est passé dans l’usage courant. Il recouvre donc tous les sens à la fois. Il faut faire (pauvre de nous!) l’énorme effort d’ÉCOUTER celui qui l’emploi et de COMPRENDRE le sens qu’il souhaite lui donner. Un effort que malheureusement tous ne semblent pas disposés à fournir.

Vous pouvez donc parfaitement utiliser l’argumentaire de Stoenescu si vous êtes mis au pieds du mur, mais à condition de bien réaliser qu’il ne tient pas compte de l’intention de votre interlocuteur. C’est s’enfermer dans le dialogue de sourd. Je le réalise maintenant, mais comme pour les deux autres points mentionnés plus haut, on en revient encore à quelqu’un qui joue sur les mots, ici en donnant une signification unique et fixe à un terme qui dans la réalité a une signification multiple et changeante.

Quant au sentiment de peur, il peut être légitime… à condition de ne pas se laisser aveugler par lui. Stoenescu parle de courage, mais le courage implique de brider sa peur. En revanche, je suis complètement en désaccord lorsqu’il prétend que la peur est la condition unique pour la “résistance”. Il est parfaitement possible de faire barrage aux niaiseries extrémistes par la raison, laquelle est un guide plus exigent, certes, mais finalement plus mesuré et plus sûr. Car, oui, la peur peut mener aux pires extrémités ou aux stratégies les plus stupides.

(et puis il joue encore sur les mots ce brave homme, parce que phobia, comme étymologie, est un terme à deux tranchants: peur OU haine. Dans le terme islamophobie, c’est plutôt la deuxième signification qui est privilégiée, la plupart du temps. Décidément…).

Pour finir, rappelons les deux éléments essentiels: l’autodéfense intellectuelle, c’est une bonne chose, à condition de ne pas se convaincre soi-même avec des arguments qui tiennent souvent du sophisme. L’écoute est toujours préférable quand c’est possible.

(1)Le sujet est autrement plus passionnant, à mes yeux, que les articles de PdB, et je serais tenté d’y consacrer de longs développements, mais ce texte s’annonce assez long comme ça, donc je renvoie le lecteur courageux au livre de François HARTOG, Régimes d’historicité, présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003. Malheureusement, Hartog n’est pas un communicateur très doué, et son livre, quoique très intéressant, est difficilement accessible aux non-spécialistes. Mais un billet n’est pas exclu un de ces jours.

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