Lectures


Je connais mal le début de la carrière de Guy Gavriel Kay. Le premier “fait d’arme” de l’auteur qui me soit connu est sa collaboration avec Christopher Tolkien pour compléter le Silmarillion inachevé de papa Tolkien, mais j’imagine que si fiston a fait appel à ses services, c’est probablement qu’il s’était déjà fait remarqué par ailleurs.

Quoiqu’il en soit, la “vrai” carrière de Kay comme écrivain fantasy mondialement reconnu démarre avec la Tapisserie de Fionavar, un superbe cycle de facture parfaitement classique. Cet auteur issu de l’univers tolkiennien voulait démontrer avec cette trilogie qu’il était encore possible de faire de la bonne fantasy après Tolkien.

Mais ce n’est qu’après que Kay imposera sa propre marque, avec la sortie de Tigane. Dès lors, il sera connu, à tort ou à raison, comme le père de la fantasy historique. Le concept est simple: s’inUnespirer d’une situation historique bien identifiable, la transposer dans un monde fantasy de façon à profiter de l’exotisme, de l’esprit de l’époque et au besoin à ajouter de la magie et modifier les éléments insatisfaisants de l’histoire, et monter une intrigue avec le tout. Et sous la plume de Kay, ça marche très bien.

Je me propose ici un passage en revue des livres de Kay qui s’inscrivent dans le genre, des situations historiques qui l’ont inspiré, le tout accompagné d’un bref commentaire des variations dans l’exploitation de son thème. Dans l’ordre chronologique des parutions.

Tigane: On parle ici clairement de celui où la fantasy est la plus présente de l’ensemble des romans qu’on va passer en revue. Car si l’Italie des XVe set XVIe siècle sert ici de support à l’intrigue, les modifications sont considérables. La modification géographique en est un simple témoin: la “botte” italienne est remplacée par une “palme”. La situation historique, qui voit notre transposition de l’Italie envahie par deux empires étrangers du fait de sa division politique, correspond bien à la réalité historique, mais de façon schématique. Les envahisseurs sont des sorciers aux pouvoirs immenses, ce qui donne là une dimension fantasy très prononcée à l’histoire. Parmi les fans de Kay, ce sont souvent les amateurs de fantasy qui préfèrent Tigane au reste de sa production (exception peut-être, mais pas toujours, de La Tapisserie de Fionavar).

Une chanson pour Arbonne: cette fois, c’est la croisade des Albigeois dans le sud de la France qui sert de support à l’histoire, mêlée de la question de l’influence littéraire d’Aliénor d’Aquitaine. Encore ici, la situation historique, quoique reconstituable et aisément identifiable, est très schématique et fort librement adaptée. La guerre de religion sert de prétexte à une réflexion sur la guerre des sexes, mettant aux prises un nord patriarcal et rude avec un sud épris d’amour courtois (sans être matriarcal pour autant). L’aspect fantasy, s’il reste souligné par un monde qui prend beaucoup de libertés par rapport à son modèle, est ici adouci par la faible présence de la magie, réduite essentiellement au mystère de quelques prêtresses dotées de dons de voyance. Parmi les fans de Kay, c’est souvent le lectorat féminin qui élit ce livre comme son favori.

Les Lions d’Al-Rassan: c’est personnellement celui que je préfère, autant le dire tout de suite. Faut-il en être surpris, sachant que son modèle historique est l’Espagne médiévale? Les Lions d’Al-Rassan marque un tournant dans la démarche de Kay, entre autre parce qu’il est le premier à se situer dans Le Monde de Jad. Jad, c’est le soleil, mais c’est surtout Dieu, celui des Chrétiens. Alors que les deux précédents livres accordaient à la religion une place plutôt exotique, sans grand rapport avec le christianisme qui imprégnait les époques inspiratrices, ici l’effort pour se rapprocher du référent historique est évident. Cela se voit aussi dans la géographie adoptée, très proche de celle de la péninsule ibérique, et dans l’intrigue choisie, très proche de la Reconquista. Nous sommes également dans le moins fantasy des livres de Kay, puisque la magie se réduit désormais à un petit lien télépathique entre deux jumeaux, qui tient davantage du procédé narratif que d’un élément important de l’intrigue. La fantasy sert surtout ici à synthétiser l’histoire inspiratrice, par exemple en contractant cinq siècle d’histoire en une vingtaine d’années, permettant de faire vivre le tout aux mêmes personnages et d’éviter de s’embourber dans une interminable saga.* Beaucoup de fans de Kay mette ce roman au-dessus des autres. Lesquels? Sans être sûr, je dirais qu’il s’agit souvent des plus grands amateurs de romans historiques.

La Mosaïque sarantine (en deux volumes: Voile vers Sarance et Le Seigneur des Empereurs): à nouveau, le monde de Jad, en un autre lieu et à une autre époque cette fois. Byzance, au temps de la grandeur de l’Empereur Justinien, est le modèle choisi pour ce diptyque. Comme dans le précédent, les événements historiques sont aisément identifiables, la géographie et les noms des lieux sont à peine retouchés. Sauf que cette fois, Kay profite du fait que son monde n’est pas la “vrai” pour changer à l’occasion le cours des événements. Occasion pour se moquer des crétins qui prétendaient que ses histoires étaient “prévisibles” parce qu’inspirées de situations historiques? j’opterais plutôt pour un jeu amical et complice avec ses lecteurs à la fois amateurs de fantasy et d’histoire, c’est du moins comme ça que je l’ai pris. Exploration aussi des libertés que lui offre son genre. C’est en tout cas fort plaisant. L’un des thèmes traités, les relations de l’homme avec le divin, fait réapparaître le surnaturel dans l’histoire, qui se rapproche de ce fait de l’ambiance fantasy plutôt délaissée dans les Lions d’Al-Rassan. C’est un surnaturel bien différent de celui, à la réalité pleinement assumée, de Tigane. Plus mystérieux, il survient lorsqu’on ne l’attends pas. Qui parmi les fans de Kay préfèrent ce roman? j’avoue ne pas trop le savoir, mais il m’est objectivement apparu sous de nombreux aspects comme plus fins et plus achevé que les Lions d’Al-Rassan, bien que ce soit ce dernier qui ait mon coeur. Tous ne sont pas amateurs d’Espagne comme je le suis, et ceux-là peuvent bien préférer la Mosaïque.

Le Dernier rayon du Soleil: le dernier livre prenant place dans le Monde de Jad prend pour modèle historique le règne d’Alfred le Grand en Angleterre, et se situe chonologiquement entre les deux précédents opus. Cette Angleterre est celle qui met aux prises les Celtes, les Saxons et les Vikings, et leurs correspondants dans le monde de Jad. La coloration fantasy, ici, vient de la réalité donnée à la mythologie celtique, prétexte ici pour confronter une religion trascendante, celle de Jad, à une religion immanente, celles où les créatures féériques acquièrent leur réalité. Pour moi, c’est le plus faible des romans dont nous venons de parler, mais en allant fureter sur le forum de GGK, je n’ai pu que constater qu’encore là tout est affaire de goût, et que plusieurs y voient le meilleur des fantasy historiques de Kay. Le style plus brutal, référence à la saga, je crois.

Après ce dernier roman, Kay a choisi d’écrire dans un autre genre en écrivant Ysabel, que certains de ses éditeurs classent encore dans la fantasy historique, un choix qui peut se défendre mais auquel je n’adhère pas. Aussi n’aborderai-je pas ce roman dans cette chronique.

L’idée de fantasy historique a été adoptée par d’autres auteurs par la suite. Marie Jakober, par exemple et surtout Elizabeth Vonarburg (aussi la traductrice des oeuvres de Kay en français). On pourrait même débattre si le fameux A Song of Ice and Fire de Georges R.R. Martin n’appartiendrait pas à ce style, tant on peut dresser des parallèles entre son histoire et la Guerre des Deux Roses qui a déchiré l’Angleterre médiévale en opposant les Maisons York (ou Stark?) et Lancaster (à moins que ce ne soit Lannister?).

*ce n’est pas le sujet de ce billet, mais on peut remercier Kay d’être l’un des rares auteurs de fantasy à ne pas céder à la mode des inteeeeeerminables séries qui alignent quinze-vingt volumes, et qui souvent ne se terminent jamais vraiment du fait de la mort de leur auteur.

Suite et fin provisoire de ma petite série sur Esther Rochon avec:

Lame

Esther Rochon a écrit un cycle nommé les Chroniques infernales. Lame en est en quelque sorte le préambule. Ce qui vient avant le premier tome des fameuses Chroniques. Posant quelques personnages essentiels, mais se lisant aussi parfaitement comme un roman autonome.

Lame est le nom de la secrétaire des enfers mous. Ou du moins, c’est le nom qu’elle prend au début du roman, après avoir oublié le sien et décidé de se nommer face à un étranger. Au cours de sa vie, elle a haït son corps et sa vie. Elle prenait un plaisir pervers à s’automutiler. Punir son corps de n’avoir pas été beau. Et la haine qu’elle a eu de sa vie lui a valu les enfers mous. Où elle a un beau corps… au début. Où elle est condamné à jouir… d’atroce façon. Trop manger, trop baiser, jusqu’à rendre son corps pareil à une limace adipeuse et jusqu’à anéantir sa psychée. Le plaisir sans la dignité. La tyrannie du corps sur le reste. Mais contrairement aux autres damnés, elle s’accroche. Elle a son boulot de secrétaire. Ça lui permettra de sortir des enfers mous.

Écrit à la troisième personne, le style est plus relevé que dans l’Archipel Noir. Surtout pour la première moitié. La deuxième souffre de trops longs récits d’une révolte d’adolescente (pas Lame, mais une de ses amis) d’une affligeante banalité. D’autant plus affligeante qu’on a l’impression que l’auteur ne s’en rend pas compte. Mais c’est à lire. Ne serait-ce que pour les paysages dantesques qui parsèment le roman. Et le terme de “dantesque” est rigoureusement choisi, c’est le mot le plus approprié qu’on puissse trouver, il s’impose comme une évidence… et c’est peut-être pour ça que Rochon a évité de l’employer ne serait-ce qu’une fois dans l’ensemble de son roman. C’est à lire aussi pour un fondement philosophique intéressant, sur la façon dont les hommes façonnent leurs propres enfers. C’est à lire finalement pour une finalité originale, sur la transformation des enfers. Ce qui donnera certainement lieu au récit des cinq tomes suivants. Mais ça, ce sera pour plus tard. Là, je lit du Vonarburg (je commence le deuxième tome de la Reine de mémoire).

PS: Les éditions Alire annoncent une réédition de Lame pour cette automne.

L’Archipel Noir

Troisième tome du cycle de Vrénalik, et suite de l’Aigle des Profondeurs. Pas mauvais, mais ç’aurait pu être tellement mieux.

Il semble qu’Esther Rochon ne soit jamais si bonne que quand elle écrit à la première personne, comme c’est le cas dans l’Aigle des Profondeurs, l’Ombre et le Cheval et certaines parties du Rêveur dans la Citadelle. Mais pas celui-ci, écrit entièrement à la troisième personne, et sans trop savoir pourquoi, son style y perds de la saveur. Ce roman, je l’ai apprécié, mais il ne m’a pas laissé de souvenirs impérissables. Pourtant, l’auteur aborde toujours aussi brillamment ses thèmes, malgré quelques racourcis dans l’évolution psychologique de ses personnages.

Pour ce qui est de l’histoire, ça tient en peu de mots. C’est le récit de la façon dont la malédiction de l’Archipel de Vrénalik prend fin. Avec elle, le cycle… jusqu’à il y a quelque temps, où un quatrième roman prenant place dans l’univers de Vrénalik est paru. Je ne l’ai pas encore lu, et ça attendra, puisque ce dernier roman fait le lien avec le cycle des Enfers. J’attendrai donc de lire ce dernier.

Les livres de fiction que j’achètent sont souvent des livres que j’ai déjà lu, ou des livres d’auteurs que je connais bien. À la bibliothèque le rôle des découvertes, à la librairie celle d’embellir mes tablettes. Je n’ai donc que du bon, ou presque. Mais la profonde originalité et la poésie de L’Aigle des Profondeurs lui confèrent une place à part.


“La Citadelle de Frulken a sept étages de haut, sept étages de pierre, sept étages de roche, et quatre étages de caves sont creusés dans la falaise, quatre étages perdus, quatre étages déserts, quatre siècles de malheur tombés sur le pays. J’étais jeune, et l’hiver grand et blanc tombait sur Frulken, noire Frulken-la-haute où les vents se déchaînent. J’avais douze ans; c’était mon premier hiver à Frulken.”

C’est le premier paragraphe de ce livre, et je dois faire un effort de taille pour ne pas transcrire le second, puis le troisième, puis tout le prologue…

C’est ainsi que j’ai lu ce livre pour la deuxième fois: en le prenant sur mon étagère et en lisant la première phrase. Le livre devait y passer.

Revenons un peu sur la genèse de Vrénalik. Ce qui devait plus tard devenir L’Aigle des Profondeurs fut d’abord publié en 1974 sous le titre En hommage aux araignées, puis en version pour enfants sous le titre L’étranger sous la ville en 1987 (qui fut traduit la même année en… néerlandais!) avant que la version finale (?) ne paraisse sous le titre de L’Aigle des profondeurs chez Alire en 2002. C’est le deuxième tome du cycle, le premier jalon du premier tome étant paru en 1977 sous le titre Der Traümer in der Zitadelle (en allemand, pas en néerlandais…). Le Rêveur dans la Citadelle sera intégré dans L’Epuisement du soleil paru en 1985 (oui, en français). Puis ce dernier livre sera révisé et publier en version (finale?) en deux volumes chez Alire sous les titres Le Rêveur dans la Citadelle (1998) et L’Archipel noir (1999), respectivement premier et… troisième tome de ce cycle. On comprendra qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu le premier tome pour apprécier pleinement le second. D’ailleurs j’ai commencé par le deuxième et je n’ai aucun regret.

A l’image de sa genèse, le livre lui-même échappe aux règles et aux genres. Difficile d’en raconter quoi que ce soit, tout y est pour être découvert.

La narratrice, Anar Vranengal, a le nom d’une cité engloutie. Elle est l’héritière du sorcier Ivendra. Elle a vingt-deux ans au moment où elle prend la plume pour raconter à des étrangers une histoire qui s’est déroulée pendant son adolescence mais dont les débuts avaient eu lieu plusieurs années auparavant.

Les Asven dominaient les mers quelques siècles plus tôt. Désormais maudit par le dieu des mers Haztlen, l’archipel est rélégué au rang de pays du tier-monde… et même moins, puisqu’il n’est pas un pays au yeux du monde. Craignant la colère d’Haztlen, les Asven n’osent plus s’éloigner bien loin de leurs côtes et s’éteignent peu à peu.

Jouskilliant Green est un professeur universitaire des pays développés qui regarde les Asven avec son regard d’étranger, ses logiques rationnelles. A la demande du sorcier Skaal, il contribua à la formation d’Ivendra, lui-même maître de la narratrice. Face à la pensée rationnelle, la pensée des sorciers est du registre symbolique.

A travers la vision d’Anar Vranengal et le récit de sa formation, ces deux registres cohabites pour livrer des réflexions sur bien des sujets: amour, maturité, vérité, traditions, altérité, rapports hommes-femmes, religions, croyances… on verrait des parallèles avec les Aztèques, les Arabes et les Tibétains et on ne s’y attardera pas, car c’est avant tout universel.

Les souvenirs d’Anar Vranengal sont également et surtout ceux d’une adolescente amoureuse d’un vieil homme, d’un amour frustré de jeunesse… mais aussi d’un amour de sorcière, il échappe au sens commun. Il n’est pas sans conséquences et il est, lui aussi et lui surtout, passé au crible des raisonnements symboliques et rationnels.

Aucune des réflexions implicites dans ce texte n’échappe à ce registre intimiste. Elles sont exprimées de façon poignante, dans un superbe style, à travers l’évocation du destin de quelques personnages.

Le style est plus uni que dans Le Rêveur sous la Citadelle et ça n’en est que plus agréable. L’ambiance est moins fantasy aussi, ne serait-ce que par le degré de développement atteint par les pays voisins de Vrénalik, par la quasi-absence de magie. La faible présence de la technologie, quant à elle, ne fait pas penser au Moyen Âge comme c’est généralement le cas en fantasy, mais plutôt à une histoire dans un pays sous-développé (et c’est bien ça en fait). Nous sommes ici dans un registre résolument intimiste et spiritualiste, même si le destin d’un peuple se joue… sans grandes batailles et sans exploits guerriers.

Un petit bijoux, rien de moins.

Vrénalik, c’est un nom qui sent la fantasy à dix lieues à la ronde. Pourtant ce nom est celui d’un cycle, né sous la plume d’Esther Rochon, qui ne répond pas tout à fait aux poncifs du genre. En fait, le style utilisé, s’il comporte toujours des similarités, change d’un volume à l’autre. Précisons encore que ce cycle a une histoire éditoriale très compliquée qui a, entre autre, pour effet que de lire les différents volumes dans le désordre n’est pas forcément une catastrophe (je conseillerais quand même de lire le troisième après le deuxième). C’est d’autant plus vrai que le premier volume dont je vais parler ici racontre une histoire située bien longtemps avant celle du deuxième. Pas de répétition de personnages entre les deux, donc, les personnages du premier n’étant plus que des légendes dans les suivants.

Le Rêveur dans la Citadelle est, de loin, celui dont le ton fantasy est le plus marqué. Vrénalik est un archipel dont les habitants, les Asven, sont d’orgueilleux marins vénérant Haztlén, dieu des Océans. Vrénalik est puissant, ses navires dominent les mers du monde, son commerce est florissant. Vrénalik délaisse la statue d’Haztlén, dans un temple si peu visité que les Asven ont fini par oublier son emplacement… à ce point que le dernier prêtre peut en murer et camoufler l’entrée dans la plus complète indifférence!

Le thème du peuple orgueilleux, puni par son Dieu de l’avoir délaissé, imprègne notre civilisation. Il n’y a pas à chercher très loin pour en trouver l’origine: il est omniprésent dans la Bible. Il est exploité ici à travers une galerie de drames personnels.

Le Rêveur dans la Citadelle est le plus éclectique des livres de Rochon: le style change d’un chapitre à l’autre, selon ce qu’on cherche à communiquer. Ici la poésie, ici le récit simple et efficace, là la narration à la première personne, ailleurs à la troisième personne.

Un prêtre constructeur de murs, une ex-prostituée messagère du Dieu, une épouse diplomatique délaissée, un savant en mal de raison d’être, un autocrate ambitieux. Ce sont les principaux acteurs du drame, inégalements approfondis quant à leur psychologie. Eux et évidemment le Rêveur.

Le Rêveur est un Paradrouïm. Nom sophistiqué qui convient bien à cette époque de la grandeur Asven. Il cédera la place, à d’autres époques, celles des volumes suivants, à celui plus simple et plus brut de Sorcier. Les Paradrouïms ont parfois des pouvoirs magiques; il s’agit là d’une exception. Ils ont, au sein de la culture Asven, un rôle marginal. Ils n’en sont pas acteurs, ils en sont témoins. Les paradrouïms passent leur vie à raffiner leur art d’observer les nuances du monde.

Or, à quoi peut bien servir un homme qui ne fait rien? Strénid, ambitieux chef des Asven, se pose cette question. Cet homme qui voue un culte a l’efficacité est décidé à débarrasser Vrénalik des paradrouïms, parasites marginaux et anachroniques de la société Asven. Il jettera son dévolu sur l’un d’eux, l’une de ces exception doté de pouvoirs magiques. On le dit capable d’influencer les vents. À l’aide d’un savant étranger, expert en drogues, il le transformera en Rêveur, capable de contempler n’importe quel lieu du monde: un tel homme pourra influencer les vents partout dans le monde pour favoriser les flottes de Vrénalik.

Mais on n’est pas ici dans un récit manichéen. Ce n’est pas simplement dictateur-efficacité-déshumanisante contre gentils-mystiques-qui-goûte-la-vie. La dialectique du contemplatif et de l’actif est, chez Rochon, plus subtile, les paradrouïm eux-mêmes ne sachant pas toujours bien que penser de leur rôle.

Rochon utilise à l’occasion des procédés qui mettent le récit en perspective. Ainsi, bien qu’écrit en Français par Esther Rochon, Le Rêveur dans la Citadelle n’en est pas moins une traduction… traduction et adaptation par Jouskiliant Green des légendes Asven qu’il a trouvé dans L’Aigle des Profondeurs. Dans ce même livre, Anar Vranengal commente: «Le travail de Green me déroute. Je ne retrouve pas le ton de coix des anciens récits. Je ne comprends pas ses choix d’adaptation. Son texte est plus ambigu que l’original. Il n’y a pas d bons et de méchants. Il n’y a pas de leçons de morale facile à retenir. Green ne s’engage pas à affirmer quoique ce soit. Je ne saisis pas à qui il s’adresse, ni quel but il poursuit. Il présente le récit comme un objet sans fonction. Je ne puis que conjecturer qu’il s’adrese aux gens de ehz lui, dansles termes de leur culture.» Et plus loin: «De toute évidence, il ne comprend son sujet que sur le plan anecdotique, et peut-être un peu philosophique. Là où j’aicoutume de lire, dans l’original asven, un récit dense, épuré, qui invite à vivre un arc-en-ciel de sens possibles, de résonances riches, de paradoxes déséquilibrant la logique, je me retrouve plutôt en présence d’une sorte de suite étriquée de mots raisonnables.» Anar Vranengal ne peut pas complètement comprendre ce récit adapté à une culture qui n’est pas la sienne… Jouskiliant Green ne pouvait comprendre tout à fait le récit qu’il traduisait d’une culture qui n’était pas la sienne. Le lecteur lit le récit livré par Green, avec la possibilité d’imaginer la même histoire complètement différente, peut-être plus subtile, peut-être plus simple et moraliste. Je me demande même si les inégalités de style de ce premier tome ne sont pas voulues dans cette perspective (mais c’est peut-être donner trop de génie à Rochon? c’est peut-être ma seule imagination qui spécule à partir de la mise en abîme qu’effectue ce passage).

Avec ce genre de mise en perspective, c’est dire si le récit n’est pas manichéen. Je garde un bon souvenir de cette lecture, même si elle commence à être de plus en plus lointaine. La principale faiblesse, ce sont les inégalités. J’ai le souvenir de quelques longueurs dans les développements consacrés à la reine Suzanne Arkandannatt. Mais c’est définitivement un bon livre.

D’aileurs, d’en parler me donne envie de le relire.

Je commence ici une série de quelques billets repris de mon ancien blog et retouchés, sur l’écrivaine Esther Rochon, à qui il faut sans doute donner une place à part dans la littérature québécoise. Je suis loin d’avoir tout lu, et malheureusement n’ayant pas beaucoup de temps à consacrer à la lecture de fictions ces derniers temps, je ne risque pas de progresser beaucoup dans la prochaine année, ce qui est fort dommage. Mais pour l’estime que j’ai pour elle, ça ne veut pas dire que j’aime tout ce qu’elle fait. Son oeuvre me paraît jusqu’à maintenant un peu inégale.

Commençons par le commencement. Le premier livre de Rochon que j’aie lu, je l’ai lu à cet âge où on n’accorde aucune importance au nom de l’auteur des livres qu’on lit. J’épluchais alors, sur les rayons de la bibliothèque de mon école primaire, la collection jeunesse-pop, qui regorge de récits de science-fiction, fantastique et fantasy pour la jeunesse. Et parmi eux, l’Ombre et le Cheval. J’en ai fait une relecture l’année dernière, à environ 13-15 ans d’intervalle. Emprunté cette fois à la Grande Bibliothèque du Québec, ce roman jeunesse fait 128 pages écrit gros. Autant dire une novella plus qu’un roman. Qu’importe.

Ce qui importe, c’est que, petit, j’ai beaucoup aimé ce livre, même s’il n’offrait pas les mêmes rêves que la plupart des autres. Puis je n’y ai plus repensé… pendant des années. Et pourtant, il est resté bien sagement et solidement ancré dans ma mémoire. Quand j’étais au cégep, il y a de ça huit ou neuf ans (ouf! ça passe), j’ai eu une innocente conversation sur la littérature où j’ai dit que la littérature jeunesse comportait parfois de vrais petits bijoux… et je me suis aperçu à ce moment que c’était à ce livre-là que je pensais. Première fois que j’y repensais depuis plus de cinq ans. Et pourtant, j’en conservais des images vives, puissantes.

L’histoire? Dans un futur indéterminé, mais lointain, après destruction de la couche d’ozone, la Terre est devenu un vaste désert où survivent des communautés, grandes villes ou villages. L’héroïne est une adolescente qui a grandi dans un village d’artistes. Loin dans le désert, ils vivent de l’industrie touristique grâce à un art particulier, celui des Chevaux de Ciel. À l’aide de jets de gaz lumineux extrêmement précis, ils dessinent des chevaux dans le ciel et les animent, faisant rêver leur public avec ces images d’un animal disparu. Mais les deux principaux artistes du village, respectivement grand-père et grand-oncle de l’héroïne, manquent à l’appel. Le premier est disparu dans le désert, l’autre est brûlé par le soleil et perdu dans son délire. C’est à elle, malgré son jeune âge, de prendre la relève.

Fable écologique, roman initiatique raconté à la première personne, abordant aussi les questions des traditions et du changement qu’on retrouve presque toujours chez Rochon, c’est vraiment un petit bijoux. Je l’ai relu avec les mêmes images, les mêmes émotions qu’autrefois.